Pourquoi voulons-nous avoir le choix?

Des souris, des singes et des soldats : le besoin biologique de choisir

Le saut de Conrad Schumann, © Peter Leibling, 1961 — Mémorial du mur de Berlin

Qu’ont en commun des souris avides de fromage, des bébés de quatre mois avides de musique et des adultes avides de jeux de hasard ? Tous préfèrent avoir le choix, peu importent ses conséquences.

Dans son livre The Art of Choosing, la chercheuse en psychologie sociale Sheena Iyengar évoque une série d’expériences réalisées au cours des décennies précédentes par différents chercheurs, visant à comprendre l’attachement des animaux et des humains à leur liberté de choisir. Autrement dit, à leur faculté d’exercer un certain contrôle sur leur environnement et ce qui leur arrive.

Dans l’une de ces expériences, il était proposé à de jeunes bébés d’activer de la musique douce s’ils le souhaitaient : pour ce faire, ils n’avaient qu’à tirer sur une ficelle rattachée à leur poignet. Les bébés observés se sont volontiers prêtés au jeu, activant régulièrement la musique. Puis cette possibilité leur a été retirée, la musique se mettant à présent en marche seule et ce, à des intervalles aléatoires. Alors que la quantité cumulée de musique écoutée était la même dans les deux variantes de l’expérience, tous les bébés semblaient tristes et contrariés de n’être plus en mesure d’activer eux-mêmes les mélodies. Car les nouveau-nés, souligne Sheena Iyengar, n’avaient pas seulement envie d’écouter de la musique, ils « désiraient le pouvoir de choisir de l’écouter ou non ».

Une autre expérience, réalisée cette fois avec des rats dans un labyrinthe, a montré à peu près la même chose : pour atteindre de la nourriture, des rats se voyaient proposer le choix entre un chemin unique et direct, ou un chemin présentant plusieurs embranchements et donc sensiblement plus long. Quel que soit l’itinéraire choisi par les rats, la quantité de nourriture proposée restait la même. Après avoir effectué plusieurs passages et testé les deux options d’itinéraires, presque tous les rats ont affiché une préférence pour le chemin aux multiples intersections : bien qu’il soit plus long et moins efficace, avoir la possibilité de choisir entre plusieurs parcours semblait tout simplement leur plaire davantage.

Enfin, dans une nouvelle expérience évoquée par la chercheuse, des personnes se voyaient attribuer des jetons dans un casino. Devant eux, se trouvaient deux tables : l’une disposant d’une roulette, l’autre de deux roulettes. Bien que les chances de gagner soient exactement les mêmes dans les deux cas, il a été observé que les joueurs préféraient, en grande majorité, jouer à la table aux deux roulettes.

« Dans certains cas, le pouvoir de choisir est si fort qu’il n’est plus seulement un moyen pour atteindre un but, mais quelque chose d’intrinsèquement désirable et nécessaire », écrit Sheena Iyengar. Le choix nous paraît préférable car nous l’associons, à tort ou à raison, à l’idée de contrôle. Et parce que notre instinct nous incite à penser que plus nous aurons du contrôle, plus nous aurons de chances de survivre, le contrôle nous semble hautement désirable. Notre désir de choisir serait donc principalement la conséquence de cette quête de survie : avoir le choix nous permet de nous sentir moins vulnérables et plus puissants. Et cela devient une raison suffisante pour le désirer et le poursuivre, même si cette quête nous détourne parfois de nos objectifs premiers ou nous pousse à choisir des options moins efficaces, voire absurdes.

Ken Allen, au zoo de San Diego. Source: Sandiegozoo100.org

San Diego, 13 juin 1985. Ken Allen, un jeune orang-outang du zoo de San Diego, réussit pour la première fois à s’échapper de sa cage. Il profite de sa liberté pour rejoindre les visiteurs de l’autre côté du décor et se balader à son gré dans les allées du zoo. Il est rattrapé puis reconduit à sa cage par le personnel du parc. Dans les jours qui suivent, les murs de son enclos sont rehaussés de plus d’un mètre vingt. Quelques semaines plus tard, Ken Allen récidive, profitant cette fois de sa liberté pour aller régler ses comptes avec un autre orang-outang du zoo. Il est de nouveau reconduit à son enclos. Quelques semaines plus tard, il s’empare d’un pied de biche oublié dans sa cage par l’un de ses soignants et l’envoie à un camarade, qui l’utilise à son tour pour ouvrir une fenêtre et libérer son copain. Le primate est, de nouveau, reconduit à sa cage. La sécurité de son enclos est cette fois renforcée à grands moyens : des fils électriques sont installés et des alpinistes engagés pour détecter d’éventuels itinéraires susceptibles de permettre au primate de s’échapper. Un ingénieux dispositif de surveillance humaine est parallèlement mis en place, le singe étant à présent surveillé par des gardiens déguisés en touristes — il avait été remarqué que Ken attendait systématiquement le départ de ses soignants pour échafauder de nouvelles stratégies. Devant un tel arsenal de vigilance, le primate semble s’être résigné. Deux ans passent avant qu’il réussisse à s’échapper à nouveau, profitant cette fois d’une panne de la pompe à eau pour traverser le fossé de son enclos. Le récidiviste est, comme de coutume, reconduit à son enclos. Le personnel du zoo essaie cette fois de traiter le problème à la source, proposant au primate la compagnie de quelques femelles dans l’espoir qu’elles sauront le divertir suffisamment pour lui faire passer l’envie de s’évader. Mais plutôt que de s’acoquiner avec ses camarades, Ken préfère les instruire et leur transmettre ses compétences : quelques mois plus tard deux d’entre elles sont retrouvées en train de flâner paisiblement auprès des flamants roses. Il est rapporté que 45 000 dollars furent dès lors encore dépensés pour dissuader définitivement les échappées rocambolesques de Ken, qui finit ses jours assis dans son enclos à adresser des doigts d’honneur aux enfants venus rendre visite au célèbre fugitif.

« Dans certains cas, le pouvoir de choisir est si fort qu’il n’est plus seulement un moyen pour atteindre un but, mais quelque chose d’intrinsèquement désirable et nécessaire » — Sheena Iyengar, The Art of Choosing

Berlin, 13 août 1961. Le jour sur lève sur la capitale est-allemande. La veille, ses habitants ont passé une soirée d’été tout à fait ordinaire : certains sont sortis dîner ou voir un film, d’autres sont allés se promener ou passer une soirée avec leur famille dans la partie ouest de la ville, avant de rentrer chez eux. Au réveil, pourtant, tout a changé. Pendant la nuit, des routes ont été cassées, des morceaux d’asphalte ont été empilés les uns sur les autres afin de constituer des barricades de fortune. Des barbelés ont été tirés au milieu de la ville par des soldats de la RDA, la république est-allemande. Les véhicules et les habitants n’ont à présent pas le droit de franchir cette ligne, celle du futur Mur de Berlin. À partir de ce matin du 13 août, il n’est plus autorisé, pour les habitants de la partie est, de se rendre librement dans la partie ouest de la ville. Les habitants de Berlin-Est étant de plus en nombreux à braver cette interdiction pour passer à l’Ouest, plus de quinze mille soldats et policiers sont dès le lendemain déployés le long de la nouvelle « frontière ». Leur mission est d’empêcher toute personne de la franchir, pour quelque raison que ce soit. Le jeune Conrad Schumann est l’un de ces officiers, lui-même chargé de surveiller la frontière à l’intersection entre la Ruppiner Strasse et la Bernauer Strasse. Quelques heures plus tôt, il a vu certains de ses camarades refuser le retour à l’Ouest d’une petite fille qui avait passé le week-end chez ses grands-parents et souhaitait à présent rentrer chez elle, de l’autre côté des barbelés. Le soldat Schumann fait les cent pas le long du futur Mur, de plus en plus perplexe et de plus en plus anxieux. Son malaise est apparemment palpable puisque, côté occidental, un jeune photographe du nom de Peter Leibing se tient prêt, le doigt sur le déclencheur de son appareil photo. Sentant eux aussi la tension du soldat monter, des habitants du côté ouest se mettent à lui crier de les rejoindre. Soudain, Conrad Schumann s’élance par-dessus les barbelés, lâche son fusil en vol et court en direction de la police ouest-berlinoise, qui l’évacue rapidement.

Le jeune photographe immortalisera cet instant par un cliché qui fera le tour du monde et restera l’une des images les plus emblématiques de la guerre froide. Rebaptisée « Saut vers la liberté », cette photographie est aujourd’hui encore un symbole, l’illustration du besoin fondamental de se savoir libre.

Né en 1942 dans la Saxe, en Allemagne de l’Est, Conrad Schumann avait grandi sous le régime nazi, puis soviétique. À dix-neuf ans, l’âge où il sauta les barbelés pour passer à l’Ouest, il n’avait pour ainsi dire jamais goûté à la démocratie et ne connaissait rien ou presque de l’Allemagne de l’Ouest. Ce que les Soviétiques en racontaient était, de toute façon, hautement dissuasif. Compte tenu des représailles qu’il encourait s’il ratait sa fuite, puis la solitude et la culpabilité auxquelles il s’exposait par la suite, les risques physiques et psychologiques pris par Schumann pour passer à l’Ouest étaient énormes. C’est peut-être en cela que réside la dimension symbolique de son saut : bien qu’il ait eu conscience du danger qu’il courait et de l’ampleur de l’inconnu qui l’attendait, Conrad Schumann a sauté. Alors qu’il lui fallait rapidement faire un choix, il fit celui de sauter vers l’inconnu plutôt que de rester protégé derrière des barbelés. Entre la liberté et la sécurité, il choisit la première.

Ken Allen, l’orang-outang succomba d’un cancer à l’âge de vingt-neuf ans. Il mourut comme il était né : captif, malgré un goût de la liberté manifesté avec fougue depuis sa plus tendre enfance — il est rapporté qu’il s’échappait déjà de sa « crèche » la nuit alors qu’il était tout petit, avant de retourner dans sa cage quelques minutes avant l’arrivée des soigneurs au petit matin. Mais que cherchait-il, au juste, lorsqu’il tentait de s’échapper ? Était-ce un retour à l’état sauvage, à son environnement naturel ? Rien n’est moins évident, puisque lorsqu’il arrivait à s’extraire de son enclos, Ken se limitait à déambuler tranquillement dans le zoo parmi les touristes et était généralement reconduit dans son enclos de manière paisible. Dès lors, ses fuites n’étaient-elles pas plutôt l’illustration, à l’instar du saut du soldat Schumann, d’un simple désir de contrôle sur sa propre existence ?

L’un des arguments en faveur des zoos consiste à dire que les animaux y vivent en général plus longtemps puisqu’ils y sont protégés des dangers qui les guettent à l’état sauvage. C’est loin d’être toujours le cas. Des études ont montré que l’espérance de vie des éléphants d’Afrique est ainsi estimée à dix-sept ans en captivité, contre cinquante-six ans dans le parc national d’Amboseli, au Kenya. Pour ceux d’Asie, l’espérance de vie passe de dix-neuf ans en captivité à quarante-deux ans en liberté. Et quand bien même certains animaux arriveraient effectivement à vivre plus longtemps dans des zoos qu’en liberté, puisque moins vulnérables aux prédateurs : de quelle vie s’agit-il ? Quel niveau de bien-être peuvent-ils atteindre lorsque leurs besoins les plus naturels et les plus instinctifs sont définitivement empêchés ? Une étude publiée en 2003 dans la revue Nature soulignait ainsi que les éléphants et les ours polaires supportent particulièrement mal de vivre en captivité, tant l’impossibilité de laisser libre court à leurs instincts et leurs comportements naturels leur causerait de forts niveaux de stress et de frustration.

Établir un parallèle entre des animaux et des humains est toujours un peu périlleux. Pourtant, tout semble nous inviter à penser que nous partageons un besoin biologique fondamental : celui de croire que nous exerçons un certain contrôle sur notre vie et notre environnement. Celui de penser que nous pouvons choisir et agir sur le cours de notre existence.

La suite est à lire dans “Je choisis donc je suis: comment prenons-nous les grandes décisions de notre vie”, aux éditions Flammarion. Sortie le 12 mai 2021.

Sophie Guignard a été banquière d’affaires, avant de diriger un magazine culturel à Buenos Aires puis de rejoindre la rédaction du Monde, à Paris. Elle a ensuite co-fondé Heidi.news, à Genève, et La Fabrique des Histoires, à Annecy. Je choisis donc je suis est son premier livre.

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Auteure et entrepreneure dans les médias. J’écris pour comprendre pourquoi on fait ce qu’on fait.

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Sophie Guignard

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