La somme de nos choix

Si notre vie est la somme de nos choix, comment faire les bons?

“We’re all faced throughout our lives with agonizing decisions, moral choices. Some are on a grand scale, most of these choices are on lesser points. But we define ourselves by the choices we have made. We are, in fact, the sum total of our choices.”

- Dr Levy dans Crimes et Délits, de Woody Allen.

J’ai grandi sans casque dans une station de ski de l’Oisans. Pendant que mes parents abreuvaient de vins chauds les touristes du moment, je slalomais entre des piquets avec l’objectif — un peu absurde — d’arriver en bas la première. Le reste du temps, comme la plupart des autres enfants du coin, j’arpentais les reliefs et les chemins environnants, évoluant à ma guise entre l’école et le restaurant familial, le club des sports et le bar de ma grand-mère, le ruisseau du dessus et le ravin du dessous. Le divorce de mes parents, l’année de mes douze ans, a mis un terme abrupt à mes rêves de gloire sportive, ainsi qu’à cette insolente liberté que je tenais pour acquise. En Belgique, oùma mère, ma sœur et moi avons atterri, mon horizon s’est aplati. Rien ni personne ne me semblaient y avoir de quelconque relief. Alors, puisque j’échouais à convaincre ma mère que tout ceci était une erreur, j’ai attendu de pouvoir partir.

Bac en poche, l’été de mes dix-sept ans, j’ai fourré quelques vêtements, photos et peluches dans des valises et j’ai levé les voiles. Ma vie, à présent, allait être le résultat de mes propres décisions. Cette perspective de liberté reconquise me remplissait d’espoir et de confiance. L’idée que je n’y sois pas prête, qu’elle puisse être à double tranchant ou que je ne sache tout simplement pas qu’en faire m’avait à peine effleurée.

Presque vingt ans de choix et de déambulations géographiques, sentimentales et professionnelles plus tard, je me suis retrouvée, par un après-midi de décembre, complètement bloquée dans mon élan. Je venais de claquer la porte du média que j’avais contribué à fonder et qui — je le croyais — comblerait mes aspirations diverses pendant une période non négligeable. Sauf que rien ne s’était passé comme prévu, et j’avais perdu le contrôle de ma sinueuse trajectoire. S’autoriser des déviations pour assouvir son goût de l’aventure est une chose, se les voir imposer alors qu’on croit faire bonne route en est une tout autre. J’étais vexée, désolée, et un peu perdue.

Après quelques semaines passées à gesticuler et m’engouffrer dans toutes les pistes qui semblaient se profiler, j’ai un matin pris la décision de me calmer, pour m’offrir le luxe de prendre le temps, cette fois, de bien choisir la suite. Pour ne pas me précipiter, de nouveau, dans une aventure de laquelle je ferais probablement tout pour m’extirper à l’arrivée des premiers doutes.

Je me suis assise devant mon ordinateur, j’ai ouvert une page blanche, et j’ai écrit : « Comment faire les bons choix ? », bien décidée à aller chercher là où il le faudrait — neurosciences, biologie, psychologie, économie, sociologie, philosophie, littérature et bar du coin — quelques réponses susceptibles de m’aider à comprendre mes choix passés et à mieux envisager les prochains.

Je n’ai, depuis ce jour, pas relevé la tête, débusquant, derrière chacune de mes interrogations, des réflexions bien plus universelles à explorer ; derrière chacune de mes anecdotes personnelles, des histoires bien plus fascinantes à raconter ; et derrière chaque début de réponse, des questions bien plus intéressantes à poursuivre.

« Ne partez pas maintenant à la recherche des réponses qui ne peuvent vous être données, parce que vous ne pourriez pas les vivre. Et ce dont il s’agit, c’est de tout vivre. Vivez maintenant les questions. Peut-être, alors, cette vie, peu à peu, un jour lointain, sans que vous le remarquiez, vous fera entrer dans la réponse », écrivait Rainer Maria Rilke à un jeune soldat assoiffé de réponses. Devant l’ampleur du mystère entourant nos choix les plus déterminants, j’ai cessé de chercher des réponses pour leur préférer la quête de meilleures questions. Celles-ci, au moins ce n’est pas la morale qui les a inventées. Celles-ci, au moins je peux les vivre ; en attendant d’entrer, un jour peut-être, dans la réponse. Et celles-ci, surtout, je peux les partager.

Je vous souhaite une bonne lecture, des questions à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en vivre quelques-unes.

Scène finale de Crimes et Délits, de Woody Allen.

Ce texte constitue l’avant-propos du livre Je choisis, donc je suis: comment prenons-nous les grandes décisions de notre vie.

Sortie le 12 mai, aux éditions Flammarion.

Auteure et entrepreneure dans les médias. J’écris pour comprendre pourquoi on fait ce qu’on fait.

Auteure et entrepreneure dans les médias. J’écris pour comprendre pourquoi on fait ce qu’on fait.